Mercia Forcella

              

                                                       

 

Mercia Forcella est née le 9 août 1934 à Rüttenen, dans une famille aux lointaines origines bergamasques dont elle dit à juste titre avoir gardé une bonne pincée d’« italianita », bien que cette douée en langues n’ait jamais parlé celle du grand Dante. Je ne lui ai pas demandé si elle connaissait les théories de Carl Gustav Jung, mais elle m’a, par cette petite allusion, confirmé que les archétypes, ces aspects de réactivité innée auxquels je crois profondément, existent vraiment.

 

Das Welschlandjahr, un instrument de l’« Helvéticité » et d’ouverture

A cette époque, nombre d’hommes de Suisse alémaniques attendaient le service militaire pour vivre leurs premiers contacts avec la Suisse romande. Pour Mercia, tout alla beaucoup plus vite. Elle a à peine 15 ans, y compris deux ans de rudiments scolaires de français, quand ses parents l’envoient en place dans une famille de dentistes vaudois où, en collaboration avec leur grand-mère, elle s’occupe d’abord des deux enfants en bas âge. Ce Welschlandjahr, un classique pour les jeunes filles, qui aurait dû durer un an, va se prolonger pour atteindre trois ans et même, après un intermède à Soleure, presque sept ans dans la même famille. Elle n’y apprendra pas seulement la tenue du ménage, le travail du matin au soir tard, l’éducation des enfants, le français par seule immersion mais aussi le travail d’assistante dentaire pour lequel il « suffisait » alors d’avoir une bonne dose de bon sens, une intelligence pratique et un patron compréhensif. L’apprentissage était fait, sans en porter le nom, sans en recevoir un quelconque diplôme.

 

Le goût du large

Le séjour en Suisse romande allait cependant n’être qu’un premier pas vers le large. A Lausanne, l’Ecole de la Migros offrait alors des cours d’anglais pour 1,50 fr l’heure. Motivée par une amie qui envisageait la même démarche, elle obtient bientôt un poste de « nanny » dans une famille très aisée vivant au centre de Londres. Elle promène les trois enfants d’un grand parc à l’autre, passe inaperçue dans le monde des nannies car personne ne l’astreint à porter l’uniforme comme la majorité devait le faire, jouit indirectement de la discipline britannique qui oblige les enfants à se mettre au lit à 18h30 tous les soirs, été comme hiver. C’est presque les vacances en comparaison au travail en Suisse. Alors que les petits ont déjà la tête sur l’oreiller, elle leur lit des histoires en anglais et l’aînée des enfants, du haut de ses huit ans, lui corrige son anglais, une deuxième langue, vraiment étrangère celle-là, qui lui sera très utile par la suite.

 

L’âme de la Banque Populaire

De retour en Suisse à 26 ans, elle va, grâce aussi à ses compétences linguistiques, être engagée comme téléphoniste à la Banque Populaire, un établissement qui employait alors près de 60 personnes et avait un central téléphonique à 4 et plus tard à 10 lignes. Dans une atmosphère qu’elle ressent comme familiale, sous la férule d’un directeur pointilleux quoique francophone avec lequel elle use de la langue française seulement pour les rares discussions « très sérieuses », elle assure non seulement la communication téléphonique mais aussi le classement des documents, l’impression des bulletins de versements, la mise sous enveloppe du courrier et tant d’autres tâches. Elle en devient progressivement l’âme de la maison, reconnaissant au seul son de leur voix maints clients, soupesant avec talent leur susceptibilité, arrangeant avec habileté les rendez-vous urgents. Heureusement la fidélité au poste et la fiabilité sont alors reconnues à leur juste valeur et récompensées non seulement financièrement mais aussi par maints autres signes comme des invitations dans un monde auquel elle n’appartenait pas par sa seule naissance. Une fois de plus, les dons naturels et la perspicacité avaient compensé l’absence d’un apprentissage formel. Et que dire du Cercle qui profita indirectement de son engagement et de son savoir bien avant qu’elle n’eût, comme toutes les autres femmes, le droit d’en faire partie à part entière. En effet, c’est elle qui tenait la liste des membres et préparait les « Adrema » pour les adresses postales.

A côté de cela, elle entretient avec soin ses relations, gardant un contact épistolaire avec « ses » enfants vaudois ou londoniens. Elle aura même le privilège d’assister à l’un des mariages et à cette occasion de porter un vrai chapeau, comme Elisabeth…

 

Comme avec Jacques, ma première « victime » d’interview, je suis frappé par cette attitude : ceux qui sont capables d’apprécier leur présent dans tous ses aspects, sont aussi ceux qui au soir de leur vie, sont capables de nous montrer que le destin est toujours bon.

 

Jean-Pierre Barras