Sylvianne Wetz

                                                               

 

Dans la vie, j’ai toujours eu de la chance…

Sylvianne Wetz-Sutter, une suisse-allemande à 100% - qui le dirait en entendant son français soigné et distingué - est née en 1930 dans la campagne bâloise. Pour des raisons de santé, sa mère ne pourra très bientôt plus s’occuper de ses enfants. Sylvianne va donc être élevée par différents membres de sa famille, à divers endroits, un peu comme une orpheline qu’elle n’était pas vraiment, mais très tôt avec le sentiment de ne pas être tout à fait dans la norme. Elle en tirera non pas un sentiment d’injustice mais au contraire une grande envie de faire quelque chose d’elle-même. De cette époque elle dit très sincèrement : « Je n’ai manqué de rien, sauf de quelqu’un qui m’aurait pris quelques fois sur ses genoux ». Heureusement elle a un chien qu’elle aime ; elle pleure quand on le rudoie. Après un début d’études gymnasiales interrompues par des problèmes de santé de son papa, elle est forcée à se réorienter vers l’école de commerce de Bienne où elle vit alors. Dans ce cadre, elle acquiert en deux ans d’études intensives un haut niveau de maîtrise de l’espagnol, une langue qu’elle chérit et pratique encore aujourd’hui et qui va jouer un rôle majeur dans sa vie. Il y avait dans ce choix l’influence de son père qui avait  travaillé à Madrid, mais aussi les circonstances économiques d’alors. Au début des années 50, plus de deux-tiers des exportations horlogères vont vers l’Amérique du Sud, presque exclusivement hispanophone. Les lettres, elle les a toujours aimées,  dans tous les sens du terme : à l’école elle n’aimait d’ailleurs pas l’arithmétique, mais un peu mieux l’algèbre, car entre les chiffres il y a… des lettres !

 

L’espagnol et la sténographie... la vie est un sport

Pour la jeune fille ambitieuse, passionnée par la langue de Cervantès, il s’agit d’acquérir des compétences qui restent un peu hors norme : elle apprend la sténographie, non seulement en français et anglais, comme le permettait alors la méthode Aimé Paris, mais elle développe elle-même une sténographie pour la langue espagnole, jusqu’alors inexistante. Lors-qu’elle se présente pour un poste de secrétaire auprès de la Fédération  Horlogère, elle épate M. Lombard et ses collègues. Même un banquier issu d’une famille genevoise  en vue peut faire des impairs ; il lui pose en effet à ce moment cette question : « Mademoiselle, êtes-vous libre ? », ce qui provoque la réponse « A quel sujet ? ». Moins de deux semaines plus tard, elle prend sa nouvelle fonction et passera quatre ans à ce poste.

 

Madrid : « les 4 mois les plus heureux de ma vie en tant que célibataire et adulte »

La fascination pour la culture espagnole continue à motiver la jeune femme qui se rend à Madrid où elle peut s’inscrire en faculté, dévorer les œuvres classiques, élargir ses compétences. Elle y rencontre une autre jeune femme, germanophone comme elle, une Allemande, fille de la guerre avec toutes les cicatrices morales que celle-ci a laissées, fraîchement déchirée par un amour impossible, mais qui lui montre que, malgré tout, il reste beaucoup de place pour jouir de l’existence. « Elle m’a appris la joie de vivre ». Il en restera une amitié durable et un principe de vie.

 

« Là, le destin m’a joué un tour… »

Après Madrid, court crochet décevant à Londres avant le retour en Suisse. Elle retrouve un poste de secrétaire, notamment au Locle dans une firme qui produit des caractères, que dis-je des lettres, pour machines à écrire. La rudesse du climat lui plaît et, à son avis, a un effet curatif sur les bronchites. A plus de vingt-cinq ans, elle ne veut pas rester éternellement « vieille fille » … mais elle a des idées claires sur l’éventuel élu : il ne devra être ni catholique, ni Suisse allemand, ni blond, ni technicien, ni avoir des yeux bleus. Le destin lui fait rencontrer à Bienne Hans Wetz qui parle le dialecte saint-gallois,  qui a tous les défauts décrits ci-dessus, mais… pour qui elle ressent une profonde attirance. Ils se marieront avec une règle de vie et d’harmonie : « Ce n’est pas toi, Hans, qui est différent de moi, mais moi, Sylvianne qui suis différente… et vice versa ». C’est lui qui l’emmènera dans la région de Soleure où, avec lui, elle y élèvera leurs deux enfants et continuera à garder un contact aussi bien avec les gens qu’avec les lettres en travaillant à temps partiel à la Bibliothèque Centrale.

Elle m’a reçu, ce premier matin d’automne ensoleillé, dans l’élégant écrin de sa vie de femme mariée… une « urbanisaciòn »  ̶  ah cette langue espagnole  ̶  où elle continue sa vie de « privilégiée », malgré la perte de son époux il y a maintenant dix ans.

Une vie de chances saisies et parfois presque provoquées.

 

Jean-Pierre Barras