Malou Vogel – Kerlouégan

                                                               

                                          

    Malou à Soleure (1945)                                       Le Dieu protecteur ou les Dieux protecteurs

 

 

Nul d’entre nous ne choisit ni le lieu ni le milieu de sa naissance, et pourtant…

Marie-Louise Kerlouégan est née le 6 juin 1935, fille d’une franc-comtoise employée des postes et d’un notaire breton. Celui-ci, privé tôt du soutien paternel et qui s’était « fait lui-même », restera toute sa vie exigeant pour lui-même et pour les siens, extrêmement autoritaire. La famille, initialement établie à Besançon, quitte la Franche-Comté pour la Normandie et les perspectives d’études pour le frère aîné motivent la famille à s’établir à Saint-Lô, petite préfecture du département de la Manche, en Normandie, située dans l’arrière-pays à quelques vingt-cinq kilomètres des plages qui en 1944 seront les lieux du débarquement allié.

 

Un anniversaire sous forme de tragique feu d’artifice

Alors que la guerre et l’occupation s’étaient jusque-là déroulées sans événement particulier pour la fillette, son neuvième anniversaire va être marqué par l’Histoire. Sans information préalable à la population, car les tracts lancés du ciel s’étaient répandus dans la campagne, Saint-Lô subit le 5 juin 1944 au soir vers 20 heures et surtout le 6 juin à minuit trente de violents bombardements « préventifs » de l’armée américaine. Le centre de la ville est détruit. L’air sent la poudre. La famille de Malou, qui habite un peu à l’extérieur, n’est pas touchée directement mais quitte sa maison pour se réfugier avec une centaine d’autres Saint-Lois dans un chemin creux, au sud de la ville où elle restera environ une semaine, en profitant de récupérer dans la maison maintenant inoccupée les objets les plus précieux pour la suite. Malou dort tout prêt de ce père protecteur de nature. Vue l’évolution régionale, Saint-Lô ne sera reconquise par les alliés que le 27 juillet après avoir subi un troisième bombardement, cette fois par l’artillerie allemande. La famille se met en marche vers le sud, avec juste quelques affaires personnelles chargées dans une brouette, d’une ferme isolée à une autre, couchant sur le foin ou la paille. Elle atteint Saint-Hilaire-du-Harcouët, petite localité située à près de 80 km, pas très loin de la baie du Mont-Saint-Michel. Là, une famille de paysans les hébergera jusqu’en septembre. Les Allemands ? « Nous ne les avons vus qu’une fois à Saint-Hilaire alors qu’ils battaient en retraite. Ma mère a dû leur cuire des pommes de terre pour le repas. » Les Américains ? « Ils nous ont libérés, offert du chewing-gum et du chocolat, puis nous ont ramenés à Saint-Lô en camion militaire. L’aumônier m’a même offert une image sainte : the divine protector ». Quelle symbolique ! Pour la fillette, tout cela ne fut qu’une immense aventure, pas tragique en elle-même, car elle n’y a vu aucun cadavre, aucun combat. « Seul un bébé était mort dans le chemin creux et avait été enseveli dans une valise comme substitut de cercueil. »

 

Là où la fée destin a encore une fois usé de sa baguette magique…

En février 1945, la Croix-Rouge Suisse Internationale organise un séjour de vacances de trois mois en Suisse pour une centaine d’enfants de Saint-Lô. Malou y est « déléguée » par son père. Voyage en train avec une première nuit à Paris, puis une deuxième à Genève. Là, elle passe une nuit nue dans une couverture car tous ses habits lui ont été confisqués « pour lavage et désinfection » ! Elle arrive à Soleure avec sa carte d’identité autour du cou pour y être accueillie par un jeune couple de la ville. Tous les autres St-Lois sont aussi reçus dans diverses familles de la région et y resteront trois mois. La Suisse pour elle, c’est alors la découverte que le français n’est pas la seule langue parlée dans le monde, c’est l’abondance dans les commerces. Elle reçoit de ses parents d’accueil un pull tricoté bleu blanc rouge, de nouveaux souliers en cuir en remplacement de ses socques, un béret, un manteau. Elle s’y fait photographier devant le jet d’eau situé à cette époque au départ de la Bielstrasse. De retour en Normandie, elle passe son baccalauréat puis, à contrecœur, débute des études de droit à Paris. Elle quitte rapidement la voie des études et s’engage comme employée de la Préfecture de la Seine, la future mairie de Paris, pendant onze ans. Durant ces années, elle reviendra à Soleure plusieurs fois pour rendre visite à ses parents d’accueil. C’est pendant un de ces séjours que lors d’un dîner, on la place en face du jeune et séduisant Marc Vogel, un hasard qui fleure le soupçon… avec les belles suites que vous connaissez. Ils se marieront à Granges en juin 1968. Une fois de plus, l’Histoire leur jouera un tour : à Paris, c’est l’agitation de mai 68, pas de transports publics, la pagaille. Marc devra venir chercher sa future épouse en voiture afin qu’elle soit vraiment là le jour du mariage.

Elle ne sera pas vraiment la seule Saint-Loise à s’installer dans la région de Soleure. Sa professeure d’anglais au lycée de Saint-Lô, une Française qui avait épousé un prisonnier allemand, habitera à Gerlafingen avec son mari dans les années 80.

Pour donner le change à un père autoritaire, il fallait avoir un caractère bien trempé. Malou l’a prouvé et le prouve tous les jours, mêlant un charme bienveillant à une détermination sans faille. La pomme ne tombe pas loin de l’arbre, mais notre Malou a su être plus douce que son géniteur sans perdre tout caractère. Un peu du sang breton coule tout de même dans ses veines.

 

Jean-Pierre Barras