Ordonnance à ma Contractuelle préférée

         Quel métier ! m’avez-vous dit. Vivre sa vie de pervenche n’est pas une sinécure. Dans cette jungle urbaine où s’ébattent les gorilles des hommes politiques. Les rats, les rapaces et de drôles d’oiseaux. Jungle où serpentent en crachotant mille-cent pots catalytiques. Avez-vous pensé à la santé pulmonaire des contractuelles ? Jamais ? Eh bien, vous avez tort, Monsieur ! Car c’est certain, leurs alvéoles ne sont pas moins précieuses que les vôtres.

          Vous m’avez dit cela, des papillons dans les yeux. D’un air un peu las, couleur pervenche. Avec votre regard de femme un peu vieille, un peu fatiguée. Vous m’avez dit avoir distribué, quinze années durant, du fiel sur les pare-brises. Vous voilà devant moi, tremblotante.

          Quémandant la caresse incertaine d’un onguent, la magie d’un geste, l’asile de quelque drogue salvatrice. J’aurais la tentation de vous piquer là, dans la fesse droite, là-même où vous avez été piquante pour mon portefeuille. Maître Hippocrate m’en empêchera jusqu’au bout.

          Mais je vois passer dans vos prunelles un filet d’eau qui m’intrigue. Un filet d’eau claire qui chante et qui, vous me l’avouez, ne voulait voir la guimbarde du boulanger, les pare-chocs du père-grand, le tacot du livreur faisant la cour à une paire de lignes jaunes. Vous étiez, sans que nous le sachions, une sorte de rebelle du macadam, tellement inefficace que vous avez été mutée, quinze années après, (l’administration a de ces célérités…) par une paire de sombres moustaches. À un poste qui vous a, dès lors, parfaitement convenu : Préposée aux vérifications de badges et autres macarons.

          Non ceux qui fondent sous la langue, imbibés de pralines ou de suaves confitures. Non, votre goût du paradis sentait plutôt la colle : mots d’excuse, presque doux facilitant le stationnement des handicapés. Je les ai distribués avec largesse pendant une tranche d’existence : cela faisait du bien aux cabossés de la vie, mais surtout, cela me faisait du bien. J’avais l’impression de rendre à certains ce que j’avais pris au nom de l’État policier.

          Vous trouverez en annexe, chère Robin des Rues, l’ordonnance demandée.

          Pour un macaron en chocolat qui vous fera autant de bien qu’un anti-quelque chose.

Claude Luezior