Les « emmerdants utiles »

Il y a parmi les êtres qui jouissent ou souffrent constamment d’une perception démesurée de leur propre valeur des personnages que tous les Suisses connaissent bien comme Christoph Blocher, Franz Weber, Beat Richner, Jean Ziegler, et j’en oublie... L’un ou l’autre d’entre eux m’exaspèrent, le premier me donne même une incurable nausée, mais force est de constater qu’ils appartiennent tous à cette catégorie particulière d’hommes publics que je nomme, faute de mieux, les « emmerdants utiles », incorrigibles empêcheurs de « ronronner » en toute tranquillité. Ils ont tous l’habit d’un apôtre, l’enthousiasme du prosélyte, la propension à se mettre en scène comme victimes, une rhétorique souvent redoutable, mais aussi la force de mettre le doigt sur des problèmes que nous préférerions tous ne pas voir. Tous, comme moi d’ailleurs en maintes circonstances, usent de l’exagération pour faire passer certains de leurs messages, ne craignent pas d’irriter, d’être des mal-aimés, d’affronter des vents contraires. Il y a un double risque avec ce genre d’illuminés à l’ego hypertrophique. L’un serait de les suivre, comme aveuglé par leurs  innombrables demi-mensonges dont ils ont eux-mêmes si souvent usé qu’ils finissent  par y croire vraiment, ou pire de les déifier.  L’autre risque serait de refuser de voir la pertinence de certaines de leurs remarques qui ne devraient que susciter en nous une saine réaction, souvent très différente des solutions simplistes que ces faux-apôtres proposent.

Le monde vit de la dynamique des contraires et non seulement de leur équilibre. Il faut donc à la fois limiter l’emprise de ces gourous, surtout s’ils disposent de moyens financiers hors du commun, mais aussi avoir l’honnêteté d’aborder et de tenter de résoudre les problèmes dont ceux-ci ne sont que trop conscients. Le médecin dirait volontiers : il faut leur accorder une confiance, certes limitée, en tant que spécialistes du diagnostic, mais en aucun cas en tant que responsables du traitement.

L’histoire nous montre des exemples terrifiants de ce que peuvent provoquer de tels personnages, quand l’aveuglement des disciples et la réalisation des solutions simplistes ne limite plus leur  rôle à celui de l’emmerdant utile mais amplifie leur pouvoir par absence d’esprit critique face à leurs solutions. Le peuple allemand en a fait la cruelle expérience entre 1933 et 1945, quinze ans d’aveuglement collectif qui tendait à augmenter la puissance d’un peuple en exaltant l’énergie de chaque individu au profit du collectif mais aussi en désignant de faux coupables, et qui en fin de compte ont conduit à une autodestruction. Les Helvètes, ces Celtes qui constituent une part de notre patrimoine génétique, ont eux aussi été les victimes des projets de leur leader visionnaire de l’époque, un certain Divico, qui les a lui-aussi mené presque à l’autodestruction.

Les moyens modernes de propagande, pas toujours dignes de leur appellation officielle de moyens d’information,  liés aux critères de rendement et d’audit auxquels  sont soumis les vendeurs de média, rendent le risque causé par ce genre de personnage beaucoup plus important encore que dans les ères qui nous ont précédées car les média  amplifient ou exagèrent,  sans même les mettre vraiment en cause,  aussi bien les diagnostics que les solutions simplistes.

Soyons surtout méfiants  mais aussi attentifs faces aux emmerdants utiles.

Le moujéri