Force des mots et faiblesse des traductions

Εν αρχη ην ο λογος, au commencement était le verbe, Im Anfang war das Wort“

„Moriae encomium , L’éloge de la folie, Das Lob der Torheit »

Que vous preniez la traduction française ou la traduction allemande, l’épiclèse de l’évangile selon saint Jean ou le titre de l’ouvrage d’Erasme de Rotterdam ont un trait majeur commun : elles induisent d’emblée le lecteur en erreur en ne rendant pas dans la langue de traduction la force du mot grec « logos » employé par l’apôtre lui-même ou du mot « moria » utilisé par Erasme dans son texte écrit à l’origine en langue latine, ni même encore l’allusion subtile d’Erasme qui avait dédié son ouvrage à son ami Thomas Morus. Le logos est bien plus que le verbe dans son acception usuelle et la moria une forme de folie créatrice qui n’a que peu à voir avec la déraison à laquelle nous pensons de prime abord.

« Vanitas vanitatis » me direz-vous, au moment où nos enfants communiquent par SMS et transforment selon leur imagination les mots de leur langue maternelle ou scolaire sans la moindre inhibition. Et pourtant combien de conflits ne surviennent-ils pas à la suite d’une interprétation malencontreuse, d’une mécompréhension ou d’une traduction mal formulée?

Le problème d’égalité de sens n’est pas soluble en soit, car la langue est le reflet d’une culture, d’un environnement naturel ou social, d’une époque donnée. Le mot neige ne connaît qu’à peine quelques qualificatifs en langue française ; il est signifié par des dizaines de mots dans les langues inuites des habitants du cercle polaire. Combien de mots de notre langue n’ont-ils pas différentes acceptions? Prenez l’exemple d’ « amer » et de toutes les acceptions qui y sont associées. Le lecteur de traduction est donc bien inspiré de mettre parfois en doute le contenu de celle-ci, de retourner s’il en a la capacité au texte originel ou même de faire l’effort d’apprendre une ou plusieurs autres langues. Sans cet effort qui avec le temps permet de comprendre le sens même sans connaître vraiment l’équivalent, il ne sera jamais possible de saisir en plein certaines expressions. L’apprentissage et la lecture d’une autre langue en deviennent une sorte d’immersion qui permet la diffusion intuitive du sens vrai. Plus tôt il commence, plus facile il sera, n’en déplaise aux rétrogrades de notre politique suisse actuelle, ces mêmes propagateurs de la compétitivité économique qui impliquerait pour le Zurichois moyen d’apprendre l’anglais avant la deuxième langue nationale au niveau secondaire et gymnasial et qui dans un autre trait de génie destructeur voudraient interdire l’usage de l’allemand littéraire au jardin d’enfant pour mieux conserver les dialectes, ces parlers qui distinguent les vrais suisses  des envahisseurs nordiques !

Paradoxalement, les enfants bilingues ne recourent souvent pas au dictionnaire, mais se contentent de l’intuition du sens, comme si l’attachement au mot n’avait que peu d’importance. Ils ne cherchent vraisemblablement plus l’équivalence de deux mots, mais seulement l’équivalence de la notion. La pensée retrouve à ce moment son indépendance du mot. Ces enfants ne souffrent à l’évidence pas de ce mal dont, avec une grosse pointe d’ironie, on disait atteinte une (seulement une ?) personne dirigeante et qui se résumait ainsi : « Comment puis-je savoir ce que je pense, tant que je n’ai pas entendu ce que j’ai dit ! »

Le moujèri