ELLE

Dimanche, au cours du pique-nique, une autre Elle, cet être sensible à l’âme de poétesse, qui mériterait tout autant d’être citée uniquement en majuscules, m’a dit: « Vous savez, Monsieur, - en fait Elle aurait préféré m’appeler par mon titre académique, mais je ne veux pas porter ce masque tous les jours – ELLE me manque aujourd’hui ». Et tout à coup, ELLE était à nouveau là pour nous deux au moins, et encore plus quelques jours plus tard au point que je ne résiste pas à « commettre » ces quelques lignes. ELLE que je connais si bien et si peu à la fois. Née avec la légèreté d’un elfe dans cette campagne où la glèbe donnait encore à chaque mouvement du corps et de l’esprit une solennelle lenteur, où même pour les filles du meunier ne s’ouvraient que quelques rares carrières : épouse, mère, secrétaire, enseignante ou nonne. ELLE avait eu ses heures de gloire au mess des officiers et en avait même mis un dans sa poche, confirmant l’adage que l’art pour la femme n’est que de laisser à l’homme l’illusion qu’il a lui-même choisi, alors que c’est toujours le contraire. Qu’est-ce qu’ELLE devait être alors séduisante par nature, et élégante grâce à son bon goût, mais aussi grâce aux bons revenus de son époux. Quand je fis sa connaissance, ELLE avait une propension hors norme à raconter sa vie. Je la soupçonnais même de la romancer un peu, mais cela lui faisait tellement plaisir. ELLE avait parcouru les montagnes de mon  propre petit pays, les océans du monde, les grands hôtels et connu tant de gens intéressants. ELLE passait ses nuits devant Arte, ses petits matins à parcourir les rues de notre cité ; je suppose qu’ELLE se rendait deux fois par semaine chez le coiffeur, tant elle tenait à être toujours soignée. ELLE appelait tous les porteurs de masques académiques par leur prénom, François, Jürg, Thomas et tant d’autres avec lesquels ELLE continuait à user d’un charme qui probablement faisait parfois pâlir certaines de ses concurrentes du beau sexe. ELLE conduisait à 90 ans sa voiture comme dans sa jeunesse avec un plaisir que je ne saurai jamais partager ni même comprendre. ELLE faisait des gâteaux aux amandes, de la soupe aux moules et adorait JJ car  il savait déguster avec un plaisir manifeste les merveilles oubliées de sa cave à vin. ELLE promenait un chien plus grand qu’ELLE, si bien que tous les passants se demandaient qui promenaient qui. Lui, le chien, passait une grande partie de sa journée au home pour personnes âgées, où ELLE ne désirait en aucun cas séjourner. ELLE lisait attentivement mes élucubrations de gauchiste non-repenti. Est-ce seulement un hasard si ELLE m’a offert une belle édition des « Fleurs du Mal » ?

Comme à la poétesse, ELLE me manque. Mais penser à ELLE redonne goût à la vie et LUI redonne vie.

Le moujéri