Les catégories de la pensée

Une observation que je vais essayer de détailler par la suite a été faite depuis longtemps déjà sur notre façon de penser. Cette observation est absolument fondamentale pour se comprendre soi-même ainsi que nos semblables, qu’ils soient nos contemporains ou qu’ils nous aient précédés, qu’ils appartiennent à notre culture ou à une autre. Chacun de nous pense dans des catégories qui le conditionnent comme si nous étions contenus dans des enclos qui limitent l’aire personnelle de la pensée. Nous sommes tous un peu comme l’idiot qui voit le doigt, alors que le sage lui montre la lune. Ces catégories sont propres à notre éducation, nos connaissances linguistiques, notre profession, nos accès ou non-accès à des informations et tant d’autres faits banaux dont nous ne réalisons même pas l’existence.

Certains théoriciens de l’éducation ont tendance à rejeter le principe d’une formation apportant un large spectre de connaissances générales avant de commencer l’acquisition de connaissances spécifiques à un groupe de professions. Leurs arguments pour ce genre de limitation sont ceux du rendement de l’éducation ou de la scolarité elle-même : pour les mentors de l’industrie et de la finance zurichois, le français n’est pas majoritairement la première langue étrangère de travail. Le français est donc relativement inutile, même s’il est quant au nombre de ses locuteurs la deuxième langue nationale. En cela ils ignorent le rôle éminent que peut jouer une base de connaissances larges apparemment inutiles à court terme, mais qui en fait ouvrent la pensée en ouvrant les portes de catégories ne semblant pas de prime abord nécessaires.

On entend souvent la remarque que l’Américain moyen n’apprend qu’une seule langue et ne connait que les États de l’Union, confond la Suisse et la Suède, peine à savoir où se trouve le Moyen-Orient, etc. Comment comprendre le monde actuel tout en ignorant ses contours, la multiplicité et la diversité des idiomes, les différences de mode nutritionnel, d’habillement ?

Dans la résolution de problèmes, chacun d’entre nous va donc utiliser les instruments qu’il croit connaître, dont il a déjà fait usage, qu’on lui a appris à utiliser. Le politicien qui sort d’une haute école commerciale ne va pas aborder les problèmes de la même manière que le philosophe, mais pour lui aussi, lorsqu’il a dans les mains un marteau neuf, tout objet ressemble à un clou!

Une des situations les plus criantes du management moderne qui constitue à mon avis la caricature de la pensée catégorisée est le mode de travail des firmes de consulting. Leurs collaborateurs arrivent sans exception avec un programme informatisé qui leur est propre et tous leurs efforts tendent à plaquer les éléments de la situation individuelle dans le moule de leur programme, comme s’ils voulaient appliquer une nouvelle cagoule sur le visage pour ne mieux voir que les yeux et en arriver à la conclusion que le visage manque d’attractivité parce que les yeux ne sont pas bien maquillés ou pire que l’iris n’a pas la couleur adéquate.

Toute la publicité moderne tend à nous conditionner dans ce sens, à nous créer des catégories qui feront de nous des acheteurs et des consommateurs fidèles. Pour tous ceux d’entre nous qui sont nés avant 1970, le savon a été pendant longtemps le produit de toilette quotidienne. La publicité nous a à tel point conditionnés que presque personne n’utilise encore cette substance pour sa toilette, peut-être à la limite sous forme liquide parce que par la même occasion, elle fait oublier la simplicité originelle de ce produit naturel. Nous avons été conditionnés à utiliser des gels ou crèmes plus ou moins complexes et nos enfants ne savent même plus ce qu’est le savon « de Marseille »…

Qui d’entre nous a pensé utiliser un ordinateur dans les années soixante du siècle passé ? Personne, car cette catégorie d’objet n’existait que dans les utopies de très rares mathématiciens.

La limitation utilitaire de l’enseignement moderne avec la mise au réduit des objets passés d’une formation humaniste large constitue à mon avis non-seulement un appauvrissement de la base de pensée de nos enfants mais indirectement un moyen de limiter à long terme leur réactivité. A la limite, c’est une forme d’esclavagisme.

Le moujéri