De l’hybris à la metanoïa

Lorsque les représentants de la génération qui me précède parlent de l’évolution de leur société, ils y voient en général, conformément à une opinion maintes fois exprimée – certains diraient en exprimant par là une idée politiquement correcte -, d’énormes progrès entre la société de la fin des années cinquante et la société occidentale actuelle. Les exemples ne manquent pas : le chauffage partiel au bois ou au charbon a été remplacé par le chauffage central au mazout ou au gaz; le réfrigérateur s’est généralisé; la cuisinière a été électrifiée; les escaliers remplacés par l’ascenseur; la télévision nous informe en continu; deux voitures par couple sont maintenant complétées par les transports publics ; la surface d’autoroute s’est centuplée; les vraies vacances se prennent aux Caraïbes, en Thaïlande ou aux Maldives; les payements se font par Internet; grâce au téléphone mobile, chacun peut instantanément savoir que la personne qu’elle cherche se trouve à quinze mètres, sur la même place publique inondée de monde; il n’est plus nécessaire de lire des cartes, car il suffit de se laisser guider par la douce voix du GPS; et tant d’autres progrès techniques qui ont partiellement changé notre vie de tous les jours.

Les informations de chaque jour peuvent aussi nous amener à d’autres observations dignes de mettre partiellement en doute le jugement global politiquement correct exprimé ci-dessus. Il faudra peut-être bientôt admettre de payer le litre d’essence à 12 francs ; Tchernobyl et Fukushima devraient nous faire  à juste titre douter de l’innocuité de l’industrie nucléaire et le kilowatt d’énergie nucléaire va à n’en pas douter s’avérer à long terme bien plus cher qu’on ne nous le vend actuellement; les terres, mangées par les constructions et les infrastructures routières, tout comme  les producteurs, manquent pour faire croître près de nous les bases de notre nourriture; la sècheresse et surtout  la spéculation pourraient rendre les produits de base nettement plus chers à court terme; nos enfants, même ceux au bénéfice d’une bonne formation, peinent à trouver un emploi honorablement payé; une nouvelle ère d’invasions « barbares » semble menacer l’Europe occidentale comme elle avait déséquilibré l’empire romain défaillant; la Suisse et l’ Allemagne, amis de toujours et presque frères jumeaux, se chamaillent comme s’ils n’avaient pas encore atteint l’âge adulte; la France et la Suisse, autre couple presque gémellaire, se méfient toujours plus l’un de l’autre; les vols à bas prix menacent de disparaître; les autos ne se vendent plus aussi bien qu’il y a quelques années; chaque Suisse consomme en moyenne 52 kg de viande par année; la criminalité augmente chaque jour et beaucoup craignent pour leur intégrité physique ou pour celle de leurs biens; une grande firme alimentaire basée en Suisse aimerait si possible nous fermer notre robinet et nous vendre de l’eau en bouteilles. Je m’arrête là dans cette liste qui pourrait presque être interminable.

N’est-ce donc pas vrai qu’il y a eu progrès? Qui a raison: celui qui voit le verre à moitié plein ou celui qui voit le verre à moitié vide? Probablement ni l’un ni l’autre. A mon avis, la deuxième liste pleine d’aspects négatifs ne montre qu’une seule chose: notre société a atteint l’hybris, l’exagération coupable dans l’usage de l’énergie et des ressources à court terme et a besoin d’une vraie metanoïa, une reconversion à la raison. Celle-ci ne peut passer que par des renoncements qui ne devraient être en fait qu’un changement d’attitude. La stratégie libérale de la croissance a montré définitivement ses limites. Comme l’obèse doit apprendre à apprécier la finesse et le goût de sa nourriture au lieu de sa quantité, notre société en pleine crise d’obésité doit réapprendre à faire un usage raisonnable des ressources. Sinon son espérance de vie, comme celle des obèses, sera fortement diminuée. Peut-être est-il donc souhaitable que le prix de l’essence monte à 12 francs par litre et que les produits à usage unique deviennent presque impayables. Peut-être est-ce bon que les barons de l’électricité commencent enfin à être concurrencés par une production individualisée et décentralisée, que la jouissance qu’on leur a imprudemment donnée sur l’eau de nos Alpes et l’assurance que l’Etat s’occupera du démembrement des centrales nucléaires après qu’ils se soient déclarés eux-mêmes en faillite, soient enfin mises en question. Peut-être nous faudrait-il une bonne crise de l’approvisionnement pour nous faire remarquer qu’il est imprudent de dépendre presque complètement du blé ukrainien, du quinoa péruvien, du maïs américain, du soja brésilien, du riz thaïlandais, des lentilles indiennes, du gaz russe, du pétrole irakien ou  libyen, du coton ivoirien, du coltrane katangais, du cuivre chilien, de l’uranium centrafricain, du gaz russe et norvégien….

Savez-vous encore ce qui signifie metanoïa ? Cela nous concerne tous !

Le moujéri