Démo-cratie, émo-cratie, média-cratie, médiocr-cratie, plouto-cratie, aristo-cratie, oligo-cratie: Que devient la presse dans notre pays ?

En tant que citoyens d’un pays où le pouvoir est depuis longtemps partagé entre différents groupes d’influence, nous vivons tous avec l’intime conviction de détenir en chacun de nous une part du pouvoir. Nous appelons ce sentiment, ou peut-être cette réalité, démocratie, et bien nombreux sont ceux qui en Suisse semblent convaincus que notre démocratie est la meilleure du monde.

Le pouvoir et sa possession semblent faire partie d’un des plus puissants motivateurs archétypiques de l’homme. Nul ne l’avoue volontiers, mais en fait maints humains en font usage comme d’une drogue à effet addictif : pour ces humains la perte de pouvoir ou du pouvoir est l’équivalent de la perte de valeur personnelle, de la perte du sens de l’existence. Cela vaut par exemple pour la plupart des politiciens qui se prétendent toujours animés par des intérêts supérieurs mais qui souvent acceptent extrêmement mal que d’autres mettent en doute leur conception de cet intérêt supérieur ou leur en contestent l’exclusivité. Les partis politiques suisses, certes à des degrés divers et variables, sont donc à la fois des forums où se discutent certains problèmes, mais aussi vers l’extérieur, c’est-à-dire vers nous les citoyens, le plus souvent des meutes où le loup-leader dicte non seulement la direction à prendre, mais aussi comment aboyer. Les membres spécialement les élus sont alors tenus à représenter l’opinion majoritaire du parti, et dans le cas contraire à ne rien dire, si possible même à ne pas rendre visible leur opinion divergente. Les rares qui ne s’en tiennent pas à ces règles sont alors dans la règle qualifiés de traîtres.

La presse a longtemps été une sorte de contre-pouvoir dans notre pays, car elle a longtemps été très diversifiée, régionalisée. Elle donnait ainsi à maints journalistes l’occasion et le cadre pour exprimer les nuances de la sensibilité politique, pour poser les bonnes questions, même si de tous temps les journalistes ont dû composer avec ceux qui finançaient directement ou indirectement leur travail. Comme l’a d’ailleurs justement fait remarquer le président de la Confédération en 2013, la presse suisse est sur la voie d’une uniformisation inquiétante. Sa propre irritation a probablement plus à faire avec les mises en doute répétées de son activité personnelle qu’avec le problème de fond, mais celui-ci me paraît tout de même évident. En Suisse alémanique, quatre groupes de presse se partagent la grande part du marché. Il est même probable que les financements de l’un ou l’autre sont en partie communs. En Suisse romande, il n’en reste bientôt que deux d’importance suprarégionale, dont l’un dépend déjà d’un groupe important implanté initialement en Suisse alémanique. Nous avons donc de moins en moins droit à des éditoriaux différenciés et critiques. Les soi-disant lettres de lecteurs ou reproductions de SMS non-signés font l’objet de campagne d’accaparation par certains partis politiques qui manifestement forment et récompensent certains de leurs adhérents pour occuper cet espace le plus rapidement possible ou pour inonder les commentaires de leurs  propres critiques. La démocratie devient une émo-cratie, une manipulation des émotions. Ceux qui ressentent le sentiment de n’avoir que trop peu d’influence sur les médias dénoncent la média-cratie. Ceux qui sont mécontents des médias parlent de médiocr-cratie. Et en réalité nous sommes bientôt au niveau d’une plouto-cratie, d’une manipulation de l’opinion par ceux qui grâce à leur fortune peuvent s’acheter des groupes de presse ou même avoir leur propre télévision pour satisfaire leur besoin non encore suffisamment assouvi de pouvoir.

A propos : à qui appartient l’arbre de la connaissance… erreur… l’arbre de la croissance des pommes ? En tout cas pas au peuple, mais bien à ses manipulateurs !

Le moujéri