À la fin il ne reste que ce que l'on a donné

L'approche supposée ou programmée de la fin d'une carrière professionnelle ou celle de la fin inévitable de la vie physique (honte à mon avis à ceux qui en programment la fin soi-disant digne!) conduisent presque inévitablement à se demander ce que la personne laisse comme traces, à se demander ce qui reste pour ceux qui sont encore là pour un temps que l'on suppose plus long.

En ce qui concerne l'activité professionnelle, il existe plusieurs critères de bilan possibles.  Entre ceux qui travaillent uniquement pour en tirer un revenu et ceux pour lesquels la vie n'a d'autre sens que travailler, mille variantes de pondération peuvent être observées. La même personne peut même dans diverses phases de sa propre carrière avoir des visions et des buts très différents.  Les chefs d’État, certains généraux peuvent espérer rester dans l'Histoire, celle qui sera écrite et  commentée par les générations futures. Certains architectes, artistes peintres ou sculpteurs, certains écrivains, peuvent laisser derrière eux des œuvres concrètes dont on parlera encore pendant des siècles. Que reste-t-il d'un enseignant, d'un soignant, d'un gérant de fortune, d'une mère de famille trop tôt disparue des suites d'une maladie maligne, de ma mère dont la seule activité externe à son domicile consistait à nettoyer des bureaux ou des appartements ? Sûrement pas l'absence de poussière !

Peut-être ne l'avez-vous pas vraiment remarqué, mais au cours de la dernière phrase j'ai, sans même m'en rendre compte, quitté ma distinction initiale entre vie professionnelle et vie tout court. Serait-ce tout simplement que la profession n'est qu'un aspect momentanément important de la vie en général ?

Dans notre société occidentale actuelle, le succès, momentané ou final, se mesure en quantité d'avoir, plus rarement dans la qualité de possession. A court terme, la largeur des pneus de la voiture et la hauteur des sièges de celle-ci par rapport au sol sont manifestement les critères de valeur de l’objet-symbole du succès social. La fortune, la surface ou la situation d'une propriété foncière, le nombre d'étoiles de l'hôtel choisi comme lieu de villégiature sont tous des signes visibles ou idéalement démontrables et démonstratifs du succès.

Et pourtant pas un seul d'entre nous n'emportera avec lui le plus petit objet même le plus précieux de cet avoir au-delà de la mort.

Ceci est à mon avis un des plus frappants paradoxes de notre vie : ce qui reste à la fin n'est pas ce que l'on possède ou a acquis à la sueur de son front, mais bien au contraire ce que l'on a donné.

Pour la vie professionnelle, ce qui reste est l'exemple, les gestes et réflexions que l'on a transmis, les principes, les lois, le savoir, les doutes que reprendront les collègues ou collaborateurs, l’état d'esprit, les sourires, l'empathie...

Vous me rétorquerez que l'on peut transmettre à ses descendants un héritage matériel plus ou moins important. Certes, mais combien de fois celui-ci sera bien plus l'occasion de disputes que de vraies joies. Ce qui restera de notre vie comme héritage exempt de potentiel conflictuel majeur est bien une fois de plus la vie et l'amour donnés gratuitement, la foi, l'art de jouir, la capacité de partager joies et peines, le langage, la qualité du regard et de l'écoute, les échanges que l'on a favorisés, les misères que l'on aidé à surmonter, les fêtes que l'on a organisées ...

À la fin, il ne reste que ce que l'on a donné, pas ce que l'on a acquis!

Le moujéri