Nous sommes tous des caricaturistes…

Dans les relations humaines, l’interaction des personnes atteint un degré de complexité que peu d’entre nous prennent consciemment en compte ou même réalisent. Chacun de nous a une certaine idée de lui-même et aussi, dans un grand nombre de situations concrètes, une opinion sur la personne avec laquelle il échange. Ces prémisses influencent déjà la manière d’exprimer une idée, de présenter une proposition. Le mécanisme va aussi dans l’autre sens : le partenaire de discussion ou d’affaire a lui aussi d’un côté une certaine opinion de lui-même et de l’autre une opinion sur la personne avec laquelle il communique. Tous ces sentiments modifient la façon aussi bien la manière avec laquelle la personne active donne le message que la façon dont le receveur l’interprétera. J’occulte de plus tout le contexte de la communication, le stress que subit momentanément l’une et l’autre des personnes, leurs douleurs, leurs maux, leurs soucis ou pour penser positivement l’enthousiasme suscité par un événement heureux.

Notre besoin inné de catégoriser un peu pour mieux classer dans notre grande boite à idée conduit donc, après un nombre plus ou moins limité « d’expériences » avec une personne donnée, de la réduire à une certaine caricature. Nous sommes tous psychologiquement des caricaturistes inconscients et le prochain contact va être nécessairement et fortement influencé par les contours de cette caricature que nous avons mémorisée et qui nous pré-conditionne. La caricature peut être bien sûr majoritairement positive ou majoritairement négative, ce qui explique grandement le fait qu’avec certaines personnes chaque rencontre suscite l’envie de la suivante ou au contraire nous fait plutôt la craindre ou l’éviter.

Combien de temps, combien d’expériences vont-elles par la suite être nécessaires pour réaliser peut-être que les contours de la caricature ne correspondent que peu à la réalité ? Après avoir dans mon existence fait un certain nombre de fois l’expérience de réaliser que j’avais jugé faussement le potentiel professionnel de certains jeunes collègues, j’ai récemment, à la lecture du journal du dimanche, réalisé aussi combien j’avais dans le passé faussement jugé la personne d’un ex-conseiller fédéral dont l’ambition semblait démesurée et qui, maintenant qu’il n’est plus en fonction, non seulement se permet de donner sa vision de l’actualité mais aussi explique maintenant de façon beaucoup plus ouverte et claire ses motivations que lorsque la logique politique et la langue de bois le forçaient à exprimer des vues qui partiellement ne lui convenaient pas. Son principal adversaire politique de toujours, lui aussi ex-conseiller fédéral, continue à être encore plus visible dans les médias, mais lui n’a pas, bien au contraire, quitté le niveau des bombes fumigènes et de la langue de bois. Comment pourrais-je aussi pour cette deuxième personne quitter le niveau très négatif de ma caricature personnelle ? Je ne sais pas encore, mais j’essaie de garder une petite porte ouverte.

Notre société, le Cercle, a pour but de faire se rencontrer des personnes qui partagent le sort de vivre dans les environs de Soleure, alors qu’ils ont dans leur grande majorité, vécu leur enfance et leur jeunesse à différents lieux et dans différents milieux de la Suisse ou du monde. Chacun de nous vient à ces rencontres avec sa propre caricature et celle des autres. Ne serait-ce pas merveilleux si nous essayions tous un peu de mettre en doute la véracité de ces caricatures ? Peut-être pourrions-nous découvrir par cela les richesses restées un peu cachées de l’un ou l’autre d’entre nous.

Le moujéri