Vivre avec les absents

Petit miracle : il me suffit de reprendre en main le yâdzo de ma grand-mère pour revivre ce moment merveilleux gravé à tout jamais quelque part dans mon cerveau, où j'avais avec elle, en regardant la première page de l'Illustré, découvert la révolution hongroise de 1956 contre l'oppresseur bolchévique ou même revivre cet autre instant où, devant son monument funéraire, je lui avais présenté à elle, cette absente virtuellement présente, ma future épouse. Paradoxalement l'objet banal, qui lui avait déjà servi dans les années trente du siècle passé à ébrancher ou à couper du petit bois et me sert encore, me parle plus intensément qu'une photographie, me met miraculeusement en dialogue avec elle. L'objet a une force symbolique, celle de tailler, couper, changer, influencer. Je pose à grand-maman des questions, je lui confie mes préoccupations, et la réponse bienveillante, silencieuse, réfléchie, m'est suggérée au-delà des mots. Je sens sa présence, sa force, son aide, son amour. J'existe pour elle, elle existe pour moi. Et pourtant je ne l'ai vécue que pendant à peine plus de trois ans de ma propre existence terrestre.

Au moment où dans notre entourage immédiat tant d'amis, tant d'époux, de partenaires nous quittent, je ressens le besoin de rappeler que la communication entre deux êtres ne dépend pas seulement de l'état de charge du téléphone portable. La séparation physique rend brutalement impossible l'échange vocal, visuel, le toucher, les irritations nasales plus ou moins positives. L'éducation religieuse traditionnelle nous avait déjà appris à communiquer avec l'Etre éternel en soi et pour soi, l'Innommable. Cette capacité, ce mode de communication, peut être mis à contribution avec tous ceux qui participent à Son existence tout en ayant quitté notre forme physique.

Quel étonnement alors de nous découvrir subitement capables de presque réentendre la voix oubliée, de ressentir sous de multiples formes la présence, la main tendue qui autrefois sécurisait nos premiers pas, ou celle qui nous a prodigué les toutes premières caresses, pourquoi pas les premières qui avaient déclenché des émotions toutes particulières. Il n'y pas nécessité de recourir à une quelconque forme de médiumnité suspecte de sorcellerie, mais seulement d'être prêt à ouvrir ses pensées et d'être réceptif en l'absence de l'usage des organes sensoriels.

Est-ce là une résurgence d'un romantisme suranné ou d'une autre forme maladive d'autosuggestion? La formation dite scientifique tendrait à admettre que tout ce qui n'est pas mesurable, quantifiable ou visible n'a qu'une existence idéelle, donc irréelle.

Non, ma grand-mère vit encore, et les beaux moments de communication avec elle sont une réalité pleine d'une indicible chaleur.

Le moujéri