Être bi....une richesse ou une tare ?

        Non, ne craignez pas un surprenant outing de votre rédacteur de service : je ne suis pas seulement bi-lingue mais plutôt plurilingue, ni d'ailleurs bi-sexuel, ni même bi-national au contraire de tous les membres de ma propre famille, sûrement assez bi-culturel, bref assez compliqué. D'ailleurs presque tous les membres de notre Cercle ont quelque chose de bi, ou même manifestent par leur participation la volonté de cultiver au moins certains aspects de leur bi-culturalitė.

 

Nous vivons actuellement le centième anniversaire d'un brulot politique et culturel qui a enflammé au sens positif mais surtout négatif la vie de l'Europe : il prônait l'idée d'une race choisie, pure et supérieure, d'unification d'une culture pour mille ans au moins. La pureté a toujours fasciné l'humain, peut-être parce qu'elle est si difficile à atteindre, qu'elle soit morale ou qu'elle concerne un banal morceau de métal. En réalité elle n'est tout simplement pas atteignable, mais elle reste dans l'esprit de beaucoup d'entre nous un but souhaitable. Comme si par exemple l'homogénéité d'une population était une garantie d'absence de conflits. Tous ceux d'entre nous qui ont vécu dans un petit village, ou ceux qui ont visité le Japon ou la Chine, pays jusqu'à présent hautement homogènes, savent que les tensions n'y sont pas moindres : elles y sont en générales plus larvées, plus au niveau de tabous qu'au niveau d'un vécu ouvert.

Même si d'aucuns dans notre pays tendent, sous prétexte de sécurité, à favoriser une purification ethnique qui n'a pas le droit d'en porter le nom, essayons de voir cette diversité, cette bivalence suspecte d'infidélité sous un autre angle. Ne serait-ce pas tout au contraire une énorme force ? Celle qui nous permet de comprendre mieux des êtres autres, qui nous a permis de diversifier aussi bien nos goûts culinaires que notre cuisine, qui réduit le risque de certaines maladies héréditaires, qui poursuit ce surprenant projet de nos ancêtres qui avaient dès le quatorzième siècle réalisé que des germanophones, des « francophones » qui ne l'étaient d'ailleurs pas encore vraiment, des grisons et des italophones pouvaient par volonté commune poser les bases d'une nation.

Ce projet a d'emblée été admis comme acceptable et respectable, même s'il a été à répétition une occasion de tensions, par exemple lors de l'entrée de Fribourg et de Soleure dans la Confédération, qui nécessita l'intervention de Nicolas de Flüe, ou la demande d'entrée du Tyrol dans la Confédération qui fut refusée pour des raisons d'équilibre confessionnel. Il y a dans l'essence de la Suisse une volonté claire d'intégration de la diversité. S'agit-il maintenant de mettre un terme à ce projet, d'en redéfinir les limites, ce qui reste en soi acceptable, ou plutôt d'arrêter l'histoire pour faire de notre pays un alliage aux proportions fixes et aux composantes bien connues. Certes nous connaissons la solidité ou plutôt la fragilité de cet alliage.

Nous, habitants de Suisse, nous sommes riches parce que nous sommes bi ou multi, parce que nous sommes ouverts. Refusons la fausse pureté qui a conduit d'autres nations aux plus grands malheurs.

Le moujéri