Les « trois tentations » du monde moderne

Il est étonnant de constater la presque universalité de la notion de tenta- tion, « ce qui incite à enfreindre… », comme vous allez le voir dans les ré- férences évoquées ci-dessous.

Dans son « L’Evangile selon Judas », l’auteur valaisan Maurice Chappaz, décédé en 2009, cite trois tentations qui à ses yeux menacent  notre monde moderne : réduire le vrai à l’utile, préférer l’univers à l’âme, faire des miracles avec le mal. Il y exprime à mon avis personnel d’une manière extrêmement claire les racines qui nourrissent le principal problème de notre civilisation actuelle : la pensée et l’action limitée au court terme, c’est-à-dire la recherche du succès immédiat, de la richesse sans travail, du plaisir sans tenir compte du coût pour les autres, du pouvoir quel qu’en soit le prix.

Ces trois tentations font naturellement d’abord allusion aux trois tentations du Christ citées par trois des quatre évangélistes : transformer les pierres en pain, mettre à l’épreuve son propre père en se jetant du haut du  temple, et se prosterner devant le malin pour obtenir tous les pouvoirs.

Bouddha, ni dieu ni fils de dieu mais Illuminé, fut lui aussi victime de tenta- tions : le démon de la mort, effrayée par le pouvoir qu’il était en train de prendre sur elle « en délivrant les hommes de la peur de mourir », lui en- voya aussi bien des démons effrayants que des filles extrêmement sédui- santes pour le détourner de la méditation, clé de son pouvoir sur la mort, toutes tentations qu’il ignora. Le but suprême du bouddhiste est donc de vaincre la mort.

Chappaz, qui dans son petit pays avait pris conscience des aspects per- vers du pouvoir de l’argent facile qu’il a décrits dans son ouvrage Les Ma- quereaux des cimes blanches, généralise la réflexion dans son Evangile selon Judas avec une force qui nous rend d’un coup conscients de notre propre exposition. Nous aussi nous avons été pendant des décennies de notre existence contaminés par des comportements et des idées qui sont les pures conséquences de ce type de tentations et qui continuent à être l’idéal de la société : produire toujours plus et toujours plus vite et avec les frais les plus bas – donc délocaliser, gagner le plus possible à court terme

– donc placer n’importe où et spéculer, défendre le mieux possible nos privilèges actuels – donc nous isoler en tant que nation, individu ou groupes d’individus, donc faciliter la fraude fiscale des citoyens des pays qui nous entourent et accueillir chaudement chez nous les firmes qui spé- culent sur les produits alimentaires de base indispensables à la survie des plus défavorisés ou celles qui pillent les matières premières du monde en- tier. Qu’est-ce d’autre que faire des miracles avec le mal ou réduire le vrai à l’utile ?

Réduire le vrai à l’utile connait actuellement une renaissance impression- nante. Le tout frai élu Président des Etats Unis et nombre de ses collabo- rateurs proches en font un usage presque journalier. Cette attitude, qui semble faire des émules dans le monde entier, nous confronte à un pro- blème plus déstabilisant encore : la perte totale de confiance en qui que  ce soit, en quelque autorité que ce soit. Nous sommes donc au-delà de la tentation. Nous sommes à la floraison du mal, et le fruit de cette évolution pourrait bien être une somme de malheurs pour une ou plusieurs généra- tions.

 

Le moujéri