31èmes Journées Littéraires de Soleure, 22 au 24 mai 2009

La sélection francophone des 31es Journées Littéraires de Soleure a été plus riche que jamais : 15 auteurs français ou romands sur une centaine au total. C'est une double bonne nouvelle : celle du dynamisme de la littérature suisse romande et celle de l'ouverture du public soleurois aux auteurs francophones. Par ailleurs, ce programme était parfaitement dosé : suffisamment riche pour que le visiteur ne se sente pas défavorisé par rapport aux germanophones mais assez léger pour qu'il ne soit pas débordé ni frustré par tout ce qu'il n'aura pas pu voir (ou écouter). Toutes les lectures auxquelles j'ai assisté ont accueilli un public nombreux et intéressé, dans une ambiance à la fois sérieuse et détendue.

Ces rencontres sont une formidable occasion d'interaction entre les auteurs et leurs lecteurs. Par leurs interventions, ces derniers révèlent les œuvres des premiers sous un angle parfois nouveau pour eux. L'écrivain accomplit son travail d'écriture et il laisse au lecteur la tâche d'interpréter ce qu'il lit, de lui donner un sens. C'est ainsi que certains auteurs n'apportent parfois pas de vraies réponses aux questions venant des spectateurs-auditeurs. Ils se présentent comme conteurs d'une histoire dont ils ne sont que partiellement responsables, qu'ils donnent à lire sans en maîtriser nécessairement tous les ressorts. On retrouve là toute la modestie suisse, a contrario de l'attitude démiurgique de certains écrivains.

Ce qui ne veut pas dire que tous les écrivains français soient arrogants... Jean Échenoz, écrivain couronné de nombreux prix (dont le Goncourt), en est la plus belle démonstration. Dans son dernier livre, Courir, qui raconte l'histoire du coureur tchécoslovaque Emil Zatopek, le narrateur se dilue dans plusieurs instances et dans la polyphonie des pronoms personnels ; lorsqu'on l'interroge à ce sujet, Jean Échenoz dit qu'il n'aime pas parler de narrateur. Malgré toutes les recherches que son sujet a exigées (il a lu notamment tous les numéros du journal L'équipe consacrés à Zatopek), il n'étale pas son érudition et laisse toute la place à son personnage. Ainsi que pour Ravel (2006), il s'est plu à apprendre quelque chose pour bâtir la fiction, à se lancer dans un domaine qui lui était a priori inconnu (il reconnaît n'être ni un coureur, ni même un sportif) et dont le sujet lui a été donné sur le mode de la boutade. Au contraire de Ravel cependant, il n'a pas pu détacher son personnage de son époque : Emil, porte-drapeau du communisme triomphant, fait l'Histoire, il est indissociable d'elle. Même si l'on en retrouve certaines caractéristiques, on s'éloigne ici du nouveau roman et de son refus de l'histoire (en tant qu'intrigue) et de l'Histoire (comme fatalité déterministe soumettant les personnages).

Son style mêle le français courant à une langue plus littéraire car Échenoz dit rechercher le choc de l'hétérogénéité des choses plutôt que l'harmonie. Ce qui n'empêche pas ses romans d'être traversés par le sourire, celui qu'il cherche dans ses lectures (et qu'il trouve plus chez Proust que chez Céline) et celui qu'il provoque dans la salle.

L'on sourit aussi en écoutant Étienne Barilier et son "Heureuse Babel", présentés par Hugo Loetscher. À la suite de son essai "Soyons médiocres", il aborde la question de la "moyenne" à la suisse, cette fois-ci sous l'angle linguistique. Selon lui, le choix du Suisse d'ignorer volontairement la langue de ses concitoyens est à la base de la fameuse modération et de la culture du compromis helvètes. On reste prudent par méconnaissance. Au parlement de Berne, "On vitupère avec moins d'efficacité, on approuve avec moins de certitude." Les députés français, eux, "se comprennent parfaitement les uns et les autres, et c'est terrible. (…) Le Parlement français est voué à la dispute perpétuelle. Le Parlement suisse est voué à l'entente sempiternelle." L'Europe en revanche ne devrait pas, selon lui, prendre la Suisse pour modèle et se contenter de ce brouillard linguistique fondé sur le "basic English" parlé par la plupart. Étienne Barilier plaide pour que les Européens connaissent bien leur propre langue, ce qui leur ouvrira la connaissance de celle de leurs voisins : "plus on aime et connaît sa propre langue, plus l'on est sensible aux mystères, aux richesses des langues d'autrui."

De mystère il est également question dans le roman d'Emmanuelle Pagano, "Mains gamines". Elle qui envisage les livres comme des figures, celui-là est une toile d'araignée : le récit est un tissu de fils qui s'entrecroisent autour d'un milieu qui n'est pas défini, l'histoire est évoquée par ses différents témoins et acteurs ; la nature conte aussi, via ses métaphores. On retrouve donc l'éclatement de la narration en différentes voix, comme chez Jean Échenoz. Mais ici le morcèlement permet sans doute de rendre "digestible" un sujet qui l'est à peine (un viol répété d’enfant), distanciation salvatrice devant l'abomination. Emmanuelle Pagano dit confier à la fiction la mission de recoller les morceaux de la vie pour qu'ils soient cohérents. L'histoire se dessinant au fur et à mesure de l'écriture, celle-ci devient une façon de créer un monde et de comprendre celui dans lequel nous vivons.

Le processus est analogue dans "La théorie du papillon" de Nicolas Couchepin. On y retrouve la multiplicité des narrateurs, l'absence de linéarité d'une histoire d'inceste, un côté fragmenté et fragmentaire. De plus, la chronologie incertaine des souvenirs, le "dédoublement" de personnalité des victimes, la mise à distance de leur part et de la part de l'auteur permettent de supporter l'horreur de cet "événement" qui a été générateur de chaos pour ceux qu'il a concernés, de près ou de loin (d'où le titre).

De même, c'est un legs destructeur qu'un ancien SS – directement impliqué dans l'assassinat de Juifs – fait passer dans le sang de sa famille, dont les membres se retrouvent presque tous frappés par la maladie. C'est son histoire que raconte Janine Massard dans "L'héritage allemand", elle a fait de son livre une thérapie.

L'héroïne de "L'assoiffée" de Blaise Hofmann parcourt l'itinéraire contraire. Enfourchant un jour son vélo, une citoyenne suisse lambda traverse les villages environnants puis pousse jusqu'à Paris, où elle tombe peu à peu dans la clochardisation. Elle devient une "gueuse", vocable que l'auteur préfère à celui de SDF. Il nous rappelle que la proportion dans la société de ceux qui vivent "en marge" n'a pas changé depuis le Moyen-âge. La répression dont ils sont victimes a débuté au moment où on a commencé à leur proposer une certaine assistance, comme si on avait finalement besoin d'eux. Ce sera au lecteur de découvrir ce que cherche cette "assoiffée". Quoi qu'il en soit, son voyage n'est pas l'occasion d'un enrichissement mais plutôt d'un élimage qui la dépouille peu à peu de sa dignité et de son humanité.

Défaut d'humanité également chez Joël Egloff ("L'étourdissement"). Son narrateur habite au bout des pistes d'un aéroport, entre l'abattoir où il gagne sa maigre vie, une décharge publique et une station d'épuration, hauts-lieux des excursions dominicales des autochtones. Ce récit glauque est éclairé çà et là par des bribes d'amour et d'amitié mais l'ensemble persiste à paraître saturé de noir. On pense à Kafka, à la différence près qu'Egloff ne fait intervenir aucune transcendance, aucune autorité suprême que l'on pourrait rendre responsable de la situation. Au désespoir existentiel ressenti par les personnages (et par les lecteurs) de Kafka, Joël Egloff oppose un petit désespoir et cherche à susciter le rire. On rit jaune.

Viols, inceste, crimes nazis et malédiction familiale, déchéance, virée dans les bas-fonds de l'urbanité moderne, voilà qui finit par laisser au visiteur un goût un peu aigre dans la bouche (ou dans l'oreille). Heureusement, une fenêtre s'ouvre sur l'Orient avec le film de Gaël Métroz, "Nomad's Land – Sur les traces de Nicolas Bouvier". Le voyage ici aussi est un élimage mais il permet cette fois de se débarrasser de ses préjugés, de ses illusions, de ses masques, pour arriver au plus près de soi. Les paysages, les hommes, les femmes et les enfants filmés par Gaël Métroz débordent de lumière intérieure. Pour la plupart bergers nomades, ses hôtes lui offrent la paix et l'hospitalité, des danses et des chants, des sourires francs. Gaël parcourt l'Asie dans les pas de Nicolas, il est parfois déçu, souvent émerveillé, finalement conquis. À la fin du film, on retrouve la ville en étant plus léger, les yeux envahis de poésie.

Ces 31es Journées Littéraires de Soleure auront donc été l'occasion de nombreux voyages, dans l'Histoire, sur la Terre et en l'Homme. Elles auront permis au visiteur de se confronter à la littérature comme moyen d'expression de l'humain dans toute sa variété et ainsi de se confronter au monde et à soi-même. Ces rencontres auront été source de réflexions, de découvertes, d'amitiés, d'inimitiés, bref de tout ce qui fait la richesse de la vie.

Fabienne Hourtal