Influence du protestantisme dans l’essor économique soleurois

par Rolf Weber, 25 septembre 2013

Rolf Weber, pasteur de la paroisse protestante de Luterbach-Deitingen, est un descendant de Jakob et Elsa Weber, « émigrés intérieurs » venus en 1889 du village bernois de Koppigen pour s’installer avec leurs 10 enfants et leurs 10 vaches à la ferme des forges établies depuis 1836 à Gerlafingen  par Franz Peter Ludwig Leo Freiherr von Roll von Emmenholz, un bon catholique membre éminent de la noblesse de notre cité. Les recherches que Rolf Weber a entreprises pour comprendre le chemin pris par ses ancêtres lui ont permis d’élargir l’horizon pour nous donner un regard sur la venue et l’influence de ses coreligionnaires dans le développement économique de notre canton, spécialement de la région du Wasseramt.

Tout commence en 1527 à Berne qui adopte le protestantisme comme religion d’État et l’impose à ses sujets. Alors que les ambassadeurs du très catholique roi de France se sont établis dès 1530 à Soleure, cette ville est en 1534 le théâtre de confrontations à la limite de la guerre civile. L’influence de Niklaus Wengi permet à la Ville-État, où le catholicisme reste fort, de garder « l’ancienne foi » entre autres en raison des relations avec la France et des intérêts qui y sont liés. Il faudra attendre le milieu du 18ème siècle pour que les premiers efforts d’industrialisation se manifestent dans les environs de la cité par l’installation d’une manufacture d’indiennes pour laquelle le savoir-faire de protestants venus de Bâle et de Berne sera nécessaire. Pour éviter des confrontations confessionnelles, ces « étrangers » sont logés chez leurs coreligionnaires protestants du Bucheggberg. En 1836, Von Roll a besoin aussi bien de bois, provenant de l’Emmental par flottage, pour ses hauts fourneaux que d’hommes forts, les fils puînés des paysans de l’Emmental qui sont de trop dans l’entreprise agricole familiale. Ainsi s’explique la venue de nombreuses familles de confession protestante dans ces petits villages jusque-là catholiques du Wasserarmt.

Au cours du 19ème siècle, d’autres industriels comme Wilhelm von Vigier, Rieder, Sulzer, Sieber vont y installer d’autres industries avides de main d’œuvre, comme la filature Emmenhof à Derendingen, la filature de laine peignée, la fabrique de papier de Biberist, Vigier-Ciment à Luterbach, la fabrique de cellulose d’Attisholz.

La venue de ces industries modifie le paysage villageois, le cours des rivières, le nombre et les proportions
confessionnelles des populations où de plus en plus de protestants s’installent et s’y organisent en communauté, sous la bienveillante mais aussi sourcilleuse et dirigiste protection des chefs d’entreprises et de leurs alliés les pasteurs. Des maisons ouvrières, des écoles ménagères, des temples sortent de terre et rivalisent par leur beauté et la hauteur de la flèche de leurs clochers avec celles des catholiques. Le travail est une forme de prière, les trop nombreux jours de fête catholiques une cause de manque à gagner, et parfois les flèches ne s’observent pas qu’au sommet des clochers. Tous devront cependant vivre l’évolution menant à une dégradation de ce tissu industriel, à la venue d’étrangers venant de plus loin, d’abord d’Italie, puis d’encore plus loin, entrainant d’autres modifications des caractéristiques et des proportions dans la population résidente.

Rolf Weber illustre ses propos par nombre de photos d’époque, laisse pointer son tempérament, notamment lorsqu’un auditeur lui demande son opinion sur un trop célèbre industriel lui-même fils de pasteur, nous fait sentir comment sa fonction lui a permis une réelle empathie pour le vécu de ces exilés en terre d’abord hostile où ils durent lutter aussi bien pour leur gagne-pain que pour garder et affirmer leur identité propre, notamment confessionnelle. La roue continue à tourner. Dieu soit loué !

Jean-Pierre Barras