Petite excursion au moulin, aux temps de l'autonomie alimentaire et énergétique

                                                               

Deux membres de notre Cercle sont nés dans une famille de meuniers : l’inoubliable et regrettée « Mag », qui venait de la région d’Estavayer, et Éric De Bernardini, un des piliers de notre société. Son arrière-grand-père, Benjamin Widmer, par ailleurs menuisier, avait repris en 1876 l’exploitation du moulin à eau de Bévilard. C’est par le grand-père d’Éric, Albert Widmer, que la famille De Bernardini va entrer en contact avec la meunerie et être par la suite amenée à reprendre cette activité jusqu’à l’abandon du moulin quelques années après la fin de la deuxième guerre mondiale.Il régnait dans ce lieu, le moulin d’Albert le « petit prophète », un ordre qui semblait fait pour l’éternité : tout en bas l’humide, l’eau de la Birse qui entraînait la grande roue à aubes, un étage plus haut le sec, les sacs de 100 kg de blé, la poussière de farine qui se répandait partout, les deux moulins à grains avec leurs lourdes meules horizontales et tous les autres instruments, et tout en haut, au deuxième étage, le lieu de culte du Tout-Puissant, de Celui qui remplissait d’eau la rivière et faisait croître les blés dans la vallée au climat rude, de Celui qui soutenait les bons et les moins-bons dans leurs difficultés mais ne les préservait pas non plus des lourdes épreuves de la vie. Car aux sillons des petits, le grain toujours abonde (Prov., XIII, 23). Le « petit prophète », tout comme son père Benjamin, était un chrétien engagé qui avait trouvé sa voie dans la communauté des Baptistes. Quant au père d’Éric De Bernardini, il était un immigré venu de Lombardie avec son oncle en Suisse à l’âge de onze ans pour y être immédiatement engagé d’abord comme porteur de béton. Il deviendra bientôt maçon, comme le voulait la tradition. En 1942, pour éviter à ses propres enfants l’épreuve terrible qu’il avait lui-même subie pendant la première guerre mondiale, où pour l’Italie, il avait combattu les forces autrichiennes pendant quinze mois sur le front du Piave, il demanda et obtint sa naturalisation et celle de ses enfants dans le village voisin de Sorvilier, car les grands bourgeois de Bévilard ne le jugeaient probablement pas digne d’être l’un des leurs. Son activité de meunier était sa deuxième profession à côté de son travail de maçon, son travail du soir et de la nuit, car les jours avaient 24 heures et… la nuit en plus. Il avait à la fois épousé la fille du meunier et le moulin. Et quand le moulin l’exigeait, il dormait par tranches de trois-quarts d’heure, sur le banc du fourneau à l’étage de l’appartement. Réveillé par la clochette, il remplissait la trémie, soit par un nouveau sac de blé, soit par un sac de semoule pour le deuxième passage, plus fin, avant que la meule tournante ne s’use inutilement sur la meule dormante.

 

L’intérieur du moulin, Éric De Bernardini

 

Pénétrons avec Éric et une de ses esquisses personnelles dans ce monde fascinant peuplé de mots pour nous étranges, animé par un savoir-faire presque complètement perdu, exempt d’appareils de mesure, réglé à l’œil et à l’oreille, bercé par le bruit de l’eau sur les aubes de la grande roue et les grincements des rouages métalliques aux dents de bois que le meunier façonnait lui-même - seul le bois étant capable de supporter les à-coups des meules - par le chant rythmique du babillard, embaumé de l’odeur du blé fraîchement moulu, parfois troublé par les fuites furtives de gros rats qui, même en ces temps de disette, faisaient bombance soit au moulin soit à deux pas dans la rivière où la boucherie voisine rejetait ses déchets de bouchoyade.

 

La première illustration est l’œuvre d’Éric, les autres servent à mieux la comprendre.

La vue du moulin côté rivière contient une erreur : soit l’eau s’écoule par l’ouverture rectangulaire quand elle active les pâles du moulin, soit par le trop-plein situé en amont lorsque celui-ci n’est pas en activité, mais pas les deux simultanément, comme sur l'illustration.

 

 

 

Oyez le chant des mots : trémie, babillard, civière, armure, évêque, anille, auget, raclette, lanterne, rouet, mouture… Trouvez la petite souris et remarquez aussi cette citation à peine lisible au mur du lieu de travail : Moi et ma maison, nous servirons l’Eternel. Ironie de l’illustration, dans la maison du « petit prophète », la deuxième partie est cachée par le diable (mot français pour Teufel, mais aussi pour Sackkarre !).