S'approprier la mort met en danger la valeur de la vie

Meinen Tod lobe ich euch, den freien Tod, der mir kommt, weil ich will. (Friedrich Nietzsche, Also sprach Zarathustra)

 

Faute de pouvoir empêcher la survenue de la mort, largement considérée comme une fin exempte de toute perspective, une part importante d'entre nous semble admettre comme un nouveau progrès de l'humanité le droit et la possibilité de choisir le moment et le mécanisme de son décès. Il s'agirait par-là de gagner un stade plus élevé de liberté individuelle puisque cette décision est prise sur la base de critères personnels : qualité de vie, douleurs, absence de perspective, sentiment d'abandon. Plus rarement sont évoqués des raisons considérées comme altruistes : ne pas être à charge, ne pas trop coûter à sa famille ou à la société.

Cette évolution de la pensée m'inquiète personnellement, non pas parce que l'individu se substitue à un Dieu ou au destin, comme le proposait Nietzsche il y a déjà un siècle, mais parce qu'elle va de pair dans notre société avec une perte du niveau de respect de la vie qui, de tout temps et dans toutes les sociétés, a été jusqu'à présent une des valeurs suprêmes. Le judaïsme, le christianisme, le bouddhisme de façon encore plus poussée, ont défendu cette valeur qui protégeait aussi bien les forts que les faibles de formes extrêmes de l'arbitraire. Notre société en vient progressivement à l'extrême contraire. Alors que nos ancêtres limitaient le nombre des animaux dits nuisibles, alors que les Mongols ne tuent aucun animal domestique avant la fin de leur première année d’existence, car chaque être a droit à un minimum de vie, nous pratiquons actuellement une élimination massive et aveugle d'espèces vivantes par l'usage extensif de toxiques, par la destruction des espaces vitaux, par toutes les formes hyper-commercialisées de monocultures telles que sont la plupart des OGM. Pour nous humains, nous acceptons non seulement une limitation légitime de la fertilité mais nous acceptons aussi l'élimination d'êtres vivants pour des raisons de confort personnel, de supposées ou prouvées anormalités ou imperfections, pour certains même du genre ne correspondant pas aux attentes. Pour autant que d'autres humains qui nous ont précédés ne nous aient pas privés du droit de vivre, nous nous arrogeons la possibilité et le droit à la fois de réguler le droit de vivre de nos descendants potentiels, mais exclusivement au début de celle-ci, avant leur « mise au monde », et de réguler activement notre propre vie, mais uniquement à la fin de celle-ci, presque sans norme. Dans le cadre des restrictions citées ci-devant, nous vivons en vrais propriétaires, en démiurges au sens original du mot grec, soit artisans de la vie et de la mort.

A Dieu et au destin ne restent que la grande foule des événements intermédiaires qui, malgré toutes nos illusions, restent hautement incontrôlables.

Je ne peux m'empêcher de conclure que cette prise de contrôle de la mort influence aussi de nombreux autres aspects du respect du vivant au sens large, en en réduisant sa valeur. Mieux vaut ne pas être imparfait, ne pas être un embryon féminin, ne pas être un faible, ne pas être dépendant, ne pas être...?!

 

Le moujéri